Texte de moi qui est le début du livre que j'ai écrit et qui paraîtra en 2010...[/size]
ET DE MON C¼UR COULA UNE RIVIERE DE LARMES SECHES
ROMAN AUTOBIOGRAPHIQUE
TOME 1
Mémoires de larmes d'un enfant métissé originaire de France, d'Afrique, d'Inde et des Antilles de 1653 à 1970
Bretagne, France.
Je me souviens qu'en ce matin du printemps de l'an 1653, j'étais un petit garçon blanc de 12 ans qui prénommait Eliaz Duenth. Je virevoltais nonchalamment comme un papillon, pieds nus dans l'herbe verte de ma Bretagne natale. Souvent, elle était encore humidifiée par la rosée du matin et je sentais remonter sous mes pas toutes les forces résilientes qui se dégageaient des entrailles de cette terre. Terre qui, au fil des siècles, avait été façonnée par le tumulte des séismes, des vents et des intempéries dus à son climat instable. Arrivé devant la pointe de saint Gildas de Rhuys, j'écartai les bras, pour sentir, comme je le faisais souvent, flotter entre les manches et les trous de ma chemise en lambeaux, les caresses de la légère brise qui entrait en elle à chaque fois. Ensuite, je m'asseyais tout au bout de la falaise, les pieds dans le vide et je contemplais avec envie l'horizon où le ciel et le vent se mariaient harmonieusement avec la mer. Puis pendant quelques minutes je fermais les yeux et je devenais l'enfant qui était assis sur les ailes du vent... Je me disais qu'étant un fruit issu de ce monde, ce dernier me prouvait chaque année sa chaleur, sa froideur, ses sautes d'humeur, ses incohérences et son côté instable selon les saisons. Ces éléments disparates, malgré leurs turpitudes, ne me faisaient pas peur. Ils formaient pour moi une image pleine de promesses quand je réfléchissais au parcours que j'imaginais pour mon futur. J'avais fois en mon devenir et je me sentais capable de contrôler tout ce qui touchait à ma destiné. Le nouveau monde pour moi avait un sens et je ne pensais qu'à lui.
J'avais hâte de grandir car j'étais persuadé que le hameau du bord de mer où j'étais confiné depuis ma naissance était trop petit pour mes rêves d'aventure et de gloire. Malgré l'handicap d'être né dans une famille pauvre et conséquente par le nombre de ses membres, j'étais sur que la vie me réserverait d'agréables surprises qui m'étaient totalement étrangères à ce jour. J'étais l'aîné d'une fratrie comportant 7 enfants toujours vivants et dans l'adversité, je restais d'une nature joviale et optimiste. Même si mon père était corvéable et malléable à merci car il ne possédait ni biens ni fortune, l'amour qu'il nous portait était très important dans nos vies. Il comblait toutes nos carences et nous aidait à nous construire. Sans avoir le choix, il se louait au gré des saisons à la journée ou au mois selon les besoins des grands propriétaires ou des nobles châtelains des environs...
Malgré les sentiments affectueux que j'éprouvais à son égard, de le voir réduit à l'état de serf, sans l'ambition d'un avenir meilleur, je m'étais juré que jamais je ne vivrais la même chose que lui. Je m'étais juré, qu'un jour je ferais fortune et que je mangerais à l'envi autant de viandes, de bons légumes, de fruits et de gâteaux qu'il me serait possible d'en acheter et d'en avaler. Malheureusement avant que mes espoirs ne se réalisent, ma famille et moi, nous étions de pauvres hères sans importances qui tentaient de survivre sous le règne de Louis XIV, dit le roi soleil. Ce dernier n'avait aucune idée du goût que pouvait avoir le rutabaga ou les racines sauvages qui nous calaient l'estomac tant bien que mal en nous constipant souvent ou en nous donnant la diarrhée parfois. Lui, vivait dans les strass de ses palais, profitant des fastes, de l'opulence et de la luxure, entouré de courtisans des deux sexes qui étaient là pour le servir et l'honorer. Tout cela pendant que nous, quand le travail venait à manquer, la faim nous tenaillait tant que nos estomac faisaient des n½uds qui semblaient impossible à défaire.
Pour parfaire le tableau de vie qui nous concernait, quand l'automne et l'hiver arrivaient, le vent et la pluie s'engouffrait dans les nombreuses fissures de notre bâtisse délabrée ajoutant à la grisaille ambiante du quotidien un froid humide et glacial... Même le feu de bois qui crépitait dans la cheminée de l'unique pièce où ma mère faisait la cuisine et où nous dormions tous, n'arrivait pas à nous réchauffer. Beaucoup d'entre nous trouvaient que la vie était injuste quand la disette due aux mauvaises récoltes pointait le bout de son nez, mais moi je me contentais de peu et je ne me plaignais jamais de rien... Je n'avais qu'une seule envie, qu'un seul but... Partir... Partir très loin, partir tout au bout de la terre où le mot abondance aurait un sens. Je sentais que l'univers pour m'être agréable me livrerait tous ses secrets si je savais l'apprivoiser comme un gentleman sait le faire quand il courtise une lady. Mes nuits étaient peuplées de grands bateaux majestueux qui s'éloignaient toutes voiles dehors pour disparaître à l'horizon en laissant juste une petite trace d'écume blanche comme preuve de leur éphémère passage. Dans ma tête pleine d'image d'Epinal, ils voguaient au loin sur les océans à la découverte de ce qui était, jusque là, à mes yeux, le mystère de l'eldorado...
Malgré le fait que certains marins m'avaient raconté des choses horribles qui me paraissaient inimaginables, je n'avais toujours pas peur.
Ils m'avaient dit qu'il existait dans des contrés lointaines des animaux plus féroces que les diables de l'enfer. Des sauvages qui adoraient manger la chair des blancs qu'ils trouvaient appétissante et tendre. Selon eux encore, ces carnassiers mi-homme, mi-bête et étaient plus terribles que les loups-garous dont j'avais entendu parler par les vieux dans les veillées mais que je n'avais jamais vu dans la lande roder à l'heure du diable qui était soit à midi ou soit à minuit... Ils disaient encore que malgré cela, ils avaient, selon leurs pays d'origines, leur propre langage et que parfois ils arrivaient même à nous comprendre. Ces créatures semblables mais différentes selon leur dire avaient plein de couleurs autres que la notre. Il y en avait de noirs, de marrons foncés, de marrons clairs, de jaunes et ils affirmaient aussi que leur sang avait la couleur de leur peau. Mais, comme souvent ces marins racontaient leurs voyages dans l'auberge du village après être imbibés de rhum ou d'eau de vie, je ne croyais pas une seconde à leurs élucubrations de poivrots... En moi-même, je me disais que, s'ils avaient rencontré des êtres aussi redoutables qu'ils le prétendaient, comment pouvaient-ils être encore en vie pour narrer ces histoires qui ressemblaient à des fables abracadabrantes? Tout cela restait un peu confus dans mon esprit car si on disait bien que les nobles avaient du sang bleu, n'empêche qu'ils étaient blancs comme moi et que lorsqu'ils se blessaient leur sang était aussi rouge que le mien. A l'église, après la messe, je parlais avec monsieur le curé des doutes qui turlupinaient mon esprit après l'écoute de ces divagations. Il me répondit qu'il s'agissait de propos d'ivrognes blasphémateurs. Qu'il était impossible qu'un homme soit un descendant du fils de Dieu s'il avait la peau d'une autre couleur que la mienne. Pour conclure, il m'affirma que même s'il nous ressemblait en étant différent, tout comme les animaux, leur sang devait être rouge comme la majorité de tout ce qui vivait sur terre ... Quoi qu'il en fût, je survivais dans ma Bretagne exsangue et le jour pour calmer ma faim quand il n'y avait plus rien, j'imaginais des cieux d'un ailleurs perpétuellement cléments. Même s'ils m'étaient jusqu'alors étrangers, je soupçonnais leur félicité. La nuit j'imaginais des îles merveilleuses remplies de trésors qui n'attendaient que moi pour les ramasser et devenir ainsi l'égal d'un roi. Même pendant mes périodes de cafard, tout ces petits riens remplies d'utopies suffisaient à mon bonheur. Ils me remplissaient d'une bouffée d'espoir qui m'aidait à combler un trop plein de désespoir quand j'avais envie de renoncer à mes rêves...
J'avais tellement embêté mon papa avec mes envies de voyages, que par un beau matin de juillet, il se sentit obligé de me conduire dans le port de Lorient. Il avait accepté malgré la longue distance que nous devions parcourir chaussés de nos sabots de bois usés. Tout le long du chemin, ils m'écorchaient les pieds jusqu'au sang et quand mes ampoules éclataient après leurs formations, je redoublais d'énergie. J'étais un garçon têtu et, j'avais décidé de franchir le premier cap de mes espérances en visitant une immense caravelle dont j'avais appris le récent amarrage par des marins en goguette... Pendant que mon père se désaltérait à l'auberge la plus proche, voulant me confronter à la réalité de mes aspirations, je montais à bord pour visiter de fond en comble, un des objets de tous mes désirs.
Sur le pont, je caressais la barre, maniais le sextant et grimpais sur le mât de misaine les yeux pétillant par l'envie de voir le monde toujours plus haut. Omni bullé et subjugué par la beauté de ce bâtiment, je demandais au capitaine si j'avais l'âge requis pour devenir mousse et repartir avec lui. Il me répondit que oui, si j'obtenais l'aval de mes parents. Il m'apprit qu'il appareillait dans trois jours et qu'il fallait donc que je fasse vite pour convaincre les miens de mon projet, si je voulais rejoindre les membres de son équipage... Ce bateau était déjà tout un symbole pour moi car il s'appelait «La Bonaventure» J'eu, je l'avoue, assez aisément, l'accord de mon père dès le chemin du retour car le vin qu'il avait bu un peu plutôt à l'auberge, l'avait rendu chaleureux et bienveillant à mon égard. Pour ma mère ce fût plus difficile mais elle accepta de me laisser partir, même si au plus profond de son c½ur, cela la rendait triste... En lui arguant le fait qu'elle aurait une bouche de moins à nourrir et qu'en plus de cela, moi, tous les jours en travaillant, je pourrais manger à ma faim, elle me donna sa bénédiction et me souhaita bonne fortune en me disant qu'elle prierait pour moi tous les dimanches à l'église... Après des adieux touchants, qui devinrent émouvants au fil des heures aux membres de ma famille, au troisième jour comme convenu, je montais à bord pour parer à la man½uvre avec les autres membres de l'équipage comme un homme que j'étais en passe de devenir. Malgré le fait que je laissais derrière moi mes attaches et mon enfance, le c½ur léger, je m'éloignais des côtes de France sans appréhension particulière. J'avais les cheveux caressés par le vent et j'étais aussi libre que les mouettes qui comme les voiles blanches se déployaient au dessus de ma tête. Il faisait beau et des mondes nouveaux m'attendaient. Ce jour là, mon destin avait la couleur du temps.
Il était bleu. Même si elle avait tardée à l'être jusqu'alors, la vie allait être belle. Elle allait être mieux que celle de mon court passé. J'étais décidé à tout faire pour ça en m'éloignant des côtes de Bretagnes. Par contre, je ne me rendais pas compte que je ne reverrais plus jamais ma famille. Que tout allait être chamboulé dans ma vie bien au delà de mes espérances. Qu'une cassure irréversible se produirait. Plus tard après maintes péripéties et certaines désillusions sur la nature de l'espèce humaine, je devins un capitaine de vaisseau enrichi par le commerce triangulaire qui m'emmenait de la France à l'Afrique, de l'Afrique aux Amériques et de là, de nouveau en France. Le négoce de la traite battait son plein et il me permit de faire fortune. Après cette activité lucrative, je m'installais avec quelques esclaves comme propriétaires terriens dans l'île de la Guadeloupe. Les mariages interraciaux étant interdit je restais quelques temps aux yeux de la loi et de l'église célibataire mais pas seul pour autant car très jeune, je l'avoue volontiers, je fus très porté sur la chose et je ne privais pas des plaisirs que donnait la chair. Par la suite, je me mariais sans amour avec une Girondine de 22 ans, fraîchement débarqué de métropole. Elle s'appelait Delphine Balestrier.... Elle m'avait été recommandée par une relation que j'avais conservée à Bordeaux et c'est lui qui avait arrangé toute cette affaire. Je me devais d'avoir de vrais héritiers portant mon nom et non pas des petits négrillons métis sans légitimités à par le fait de m'appartenir en bien meuble comme le troupeau de cabris que j'élevais aux côtés de mes chevaux, mes vaches et mes cochons. Je n'eu pas à me plaindre de cette femme, elle était gentille et très pieuse comme toutes les femmes de son époque. Le mariage était pour elle un devoir d'obéissance envers Dieu et son mari. L'acte sexuel consistait pour elle uniquement à procréer même si les sentiments n'était pas au rendez-vous. Elle ce rendit compte très vite des rapports particuliers qui existaient entre les maître et leurs esclaves et accepta la situation comme ces autres congénères sans rechigner. Cela m'arrangeait et me permettait de coucher de temps en temps avec elle sans désir jusqu'à l'obtention du mâle souhaité. La couleur blanche de ma femme ne m'inspirait pas grand-chose et surtout ne m'excitait pas. Nous eûmes laborieusement deux filles avant que celui-ci arriva enfin. Quand ce fût fait je la laissais à son devoir de mère et de maîtresse de maison et je retournais rejoindre à la nuit tombée, la case de la belle mulâtresse chère à mon c½ur qui se nommait Irène.
J'avais fait son acquisition au marché aux esclaves quand elle était encore très jeune, puis j'étais devenu son roi après avoir été son maître. Le confort de la case que je lui avais aménagé à l'intérieur, était certes, rudimentaire mais suffisait largement à son bonheur et au mien. Décemment, pour le quand dira-t-on, je ne pouvais pas lui construire une maison aussi belle que celle de ma femme légitimée devant Dieu et la société. Il était édicté qu'une esclave même aimée ne pouvait avoir le même statut et les même avantages que la femme de son maître.
Cette jeune femme à la couleur café au lait et dont la peau était aussi lisse et soyeuse que le duvet d'un poussin, était celle pour qui mon c½ur s'emballait quand je la retrouvais. Par sa sensualité, elle faisait vibrer toute l'animalité jouissive qui était au fond de moi quand elle exhibait sans pudeur ses formes rebondis dessinées par la lueur des bougies. J'aimais ses seins en forme de poire qui avaient l'air avec arrogance de pointer vers le ciel. J'aimais après l'amour, sentir son odeur vanillée mêlée aux perles de nos multiples plaisirs suinter par tous les pores de sa peau après nos ébats. Elle n'avait pas peur de montrer les sentiments qu'elle me portait en me les disant et en me prouvant qu'elle m'aimait, alors qu'avec ma femme je ne sus jamais ce qu'elle ressentait. Chez elle cela ne se faisait pas de montrer ses émotions, éducation judéo-chrétienne oblige. Par cette chaleur tropicale, pour dormir, elle ne pouvait s'empêcher de porter une chemise de nuit cotonneuse trop épaisse pour être transparente. Nous faisions l'amour dans le noir complet et elle refusait même dans ses moments là, de l'enlever complètement pour que j'apprécie pleinement ces formes. J'eu de nombreux enfants de toutes les couleurs mais seul mon fils blanc hérita de mes biens comme le stipulait la loi.
Au crépuscule de ma vie, une certaine mélancolie qui avait peut-être pour synonyme le mot remord m'envahissait parfois. Alors dans ces moments là, j'espérais que je n'avais pas fait trop de mal autour de moi et que Dieu le moment venu ne m'en voudrait pas trop le jour où je le rencontrerais... En regardant grandir toute ma progéniture, j'imaginais que leurs descendances quels que puissent être leur couleur de peau auraient eux aussi tout comme moi le c½ur plein de rêves. La tête pleine de désir de liberté. D'espoir de voyages si leur pays de naissance ou leurs conditions de vie ne les rendait pas heureux. Cotonou (Dahomey)
Je me souviens qu'en ce temps là nous devions être dans l'année où une constellation d'étoiles avait dessiné un lion dans le ciel. Selon les anciens, c'était un mauvais présage car le lion prédateur était parfois un mangeur d'hommes quand ceux-ci n'avait pas respecté les us et coutumes qui régissaient l'univers. Mais moi je n'avais pas peur de lui. Je voulais devenir un fier guerrier pour être prêt à l'affronter. J'allais bientôt avoir 10 ans et je m'appelais Jamal, ce qui signifiait dans la langue de chez moi, petit prince. On m'avait appelé ainsi car dès ma naissance en plus d'être l'un des fils du chef de village, on trouvait que j'avais un port de roi. J'étais né libre et fier dans un petit pays qui avait pour nom Dahomey et qui est connu actuellement sur celui de république démocratique du Bénin.
Mais maintenant tout cela était finit. J'étais assis devant le petit port de Cotonou, avec des chaînes qui reliaient mes poignets à mes chevilles et je regardais avec anxiété une espèce de gros monstre posé sur l'eau. Il possédait de grandes voiles blanches avec des symboles bizarres dessiné dessus dont une croix géante qui claquaient au vent. Il y avait des hommes d'une couleur que je n'avais jamais vu auparavant qui descendaient et remontaient à son bord telles des termites apparaissant et disparaissant dans l'antre de leur forteresse.
Ils avaient l'étrange peau laiteuse des fantômes qui hantaient parfois mes nuits et j'avais beau tendre l'oreille, leur langage m'était incompréhensible. Moi qui rêvais d'être un farouche Barouba, j'avais une peur bleue de tout ce que je voyais et l'avenir me semblait sombre comme une nuit sans lune dénuée d'étoiles. Malgré le soleil qui était pourtant à son zénith au dessus de ma tête, j'éprouvais le même sentiment confus qui règne dans les ténèbres... Deux lunes auparavant des hommes noirs semblables à mon peuple, avaient assaillies sauvagement mon village. Je me suis dit tout de suite qu'ils devaient être originaires d'une tribu très puissante, car ils possédaient d'étranges armes qui crachaient du feu en faisant de grands trous béants dans la peau. De ces trous, giclait du sang et des lambeaux de chairs chique tailler par les balles qu'elles envoyaient. Puis ces corps transpercés tombaient sur le sol et devenaient par la suite immobile avec les mêmes expressions figées que peuvent avoir des pantins inanimés. Après leur rapide victoire, il résonnait encore les cris de désespoir qui montaient au ciel autour du village. Ils me firent prisonnier et m'attachèrent aux autres survivants pour que nous ne puissions pas nous enfuir. Cette nuit là, j'avais été brutalement séparé de mes s½urs, de mes frères, de mon papa et de ma maman. Je ne savais pas s'ils étaient vivants ou morts car on nous avait réunis sans égards en plusieurs groupes. Leur politique était de séparer très rapidement les gens d'un même village, pour qu'il ne puisse comploter entre eux une révolte. Quand ce fût fait, nous primes des chemins différents à travers la brousse et celui que je suivis me conduisis au pays d'où on ne revient pas.
Je me souviens que nous marchâmes des jours et des jours avant d'arriver complètement épuisés à destination. J'appris que ces hommes étaient des intermédiaires qui exerçaient le métier de marchands de bétail humain. Et qu'ils allaient nous vendre à ceux qui deviendraient nos futurs maîtres.
Que nous serions échangez jusqu'au moment où d'autres nous revendraient à leur tour dans un pays qui s'appelait » Non retour ». Arrivé à Cotonou, les hommes blancs venus d'ailleurs m'avaient fait ouvrir la bouche, m'avait palpé le corps, tâté les parties intimes ainsi que celles de mes compagnons pour vérifier si nous étions en bonne santé. Ensuite, ils nous ont parqués dans des enclos comme nous le faisions pour notre bétail. Deux jours plus tard, ces hommes blancs et noirs se livrèrent à d'étranges palabres qui étaient un mélange de signes et de quelques mots disparates que je comprenais à peine entre leurs quelques bribes. Ces tractations durèrent assez longtemps avant qu'ils ne s'entendent et qu'ils ne se tapent dans les mains pour signifier leur accord. Quand ce fut fait, ils nous échangèrent contre des marchandises de toutes sortes que je voyais pour la première fois. Il y avait des miroirs, des fusils, des vêtements étranges. Il faisait tout cela en finissant par des grands éclats de rires satisfaits quand ils étaient d'accord. Ca me rappelait que notre comportement était le même quand nous vendions nos bêtes aux villages environnants en échange de pagnes ou de nourritures de toutes sortes. Complètement isolé dans le groupe où j'étais, je me sentais seul.
Il y avait des hommes, des femmes et des enfants de tous âges qui avaient la même couleur de peau que moi, mais qui ne parlaient pas tous le même langage qui étaient pratiqué dans mon village... Moi qui pensait que tous les noirs parlaient presque le même dialecte, je m'apercevais qu'il y en avait qui m'étaient étranger. En contemplant le bleu de l'horizon, je me disais que je ne reverrai plus jamais Bintou ma petite fiancée de deux ans ma cadette. Je l'avais vue s'écrouler sur le sol sans vie après qu'un bruit de tonnerre l'ait foudroyée dans un éclair, défigurant son joli visage. Dans mon adolescence heureuse, Je ne savais pas qu'il existait des noirs méchants... Devant l'arbre à palabre la haine entre nous n'existait pas.
Dans ma tribu les enfants étaient sacrés et ce ne serait venu à personne l'idée de leur faire du mal. Ce jour là, j'avais découvert avec stupeur et incompréhension la réalité d'un comportement qui m'était jusqu'alors inimaginable. Les ancêtres parlaient de l'enfer dans le royaume des morts avec pour compagnie les mauvais esprits pour ceux qui n'avaient pas eu une bonne vie. Jamais ils ne m'avaient dit qu'il pouvait exister aussi sur la terre. Avec mes autres compagnons d'infortune j'étais là à attendre les caprices que le destin me réservait à l'avenir.
Je n'étais plus maître de lui depuis que celui-ci avait prit la peau blanche. La troisième lune après ma capture était arrivée et je ne pouvais m'empêcher de penser encore à Bintou. Elle était toujours dans mon c½ur et cela me peinait de ne plus entendre son rire communicatif quand nous jouions et nagions ensemble dans la mare, en nous aspergeant copieusement comme les petits elfes espiègles que nous gravions sur l'argile des berges avec des pointes de roseaux. Le temps où le soir je chantais et je dansais autour du grand feu qui illuminait la place de mon village, était révolu. Je n'avais plus de village puisqu'il avait été réduit en cendre et que maintenant un silence assourdissant avait remplacé dans ma tête nos soirées coutumières.
Je me disais aussi que le griot étant mort, je ne pourrais plus jamais l'écouter me raconter l'histoire de nos ancêtres et surtout les contes qui parlaient de Mam Bata le magnifique qui entre autres exploits avait tué à main nue le plus gros lion mangeur d'hommes que la savane est connue. Il avait suffit qu'il lui parle de sa voix de stentor pour faire fuir le démon qui était en lui. Qu'il devienne docile et lui demande pardon pour les crimes qu'il avait commis dans son passé d'animal mécréant. Qu'il supplie ce géant qui avait la force d'un titan, de lui ôter la vie en l'étranglant sans faire couler son sang pour qu'il se réincarne de nouveau en un homme bon car un méchant sorcier par sortilège avait fait de lui une bête fauve. Quand la nuit venait, je ne rêvais plus aux immenses territoires que je survolais souvent porté par les ailes de mon ami l'aigle quand les étoiles nous éclairaient dans le ciel. Je ne distinguais plus que l'immensité de la laideur ambiante car dans mes songes, on m'avait voilé mes rêves et crevé les yeux...
Je me souviens que je ne voyais plus les grands éléphants mâles gambader librement comme des chevaux fous, la trompe levé vers le ciel pour mieux humer les effluves convoyés par le vent qui leur apportaient les parfums d'amour que les femelles répandaient autour d'elles. Je ne voyais plus celles-ci se repaître paisiblement de feuilles et de racines, leur progéniture imposante entre leurs jambes, les tétant goulûment en toute quiétude. Tout ce petit monde qui faisait partit de mon univers, je ne l'imaginais plus que comme moi... Entravé... Je ne rêvais plus de chasser seul avec bravoure le lion à crinière de feu. Avec ma sagaie le pister quand je devrais franchir le cap de mes 12 ans.
Je ne me voyais plus dans la savane, le tuant et revenir ensuite fièrement au village avec quelques poils de sa crinière, sa queue et ses deux énormes incisives pour prouver mon exploit. Avec ces trophées je devais passer de l'état de petit d'homme à celui d'homme...
Je me souviens que plus jamais l'oncle Cissé ne m'initierais à jouer du Tam Tam. Que plus jamais je n'entendrais la nuance des sons et des rythmes s'élever entre mes doigts. Mélopée frénétique portée par les vents qui vous rendent plus proches des dieux qui dansent dans la nature. Dis-moi Babou, pourquoi la pluie à la même saveur que les larmes du bonheur ? Parce que la pluie c'est la vie Jamal... Dis-moi Babou, pourquoi le vent transporte-t-il des parfums venus de si loin, qu'il m'enivre de leur richesse? Parce que le vent est libre. Il peut t'apporter si to, âme est sensibles toutes les effluves de la terre pour que tu puisses les apprécier. C'est parce que tu es heureux que tu ressens les saveurs de la vie.
Au fil du temps, il ne me restait que des cauchemars qui assombrissaient tout ces rêves passés. Je n'arrivais même plus à m'imaginer grand. Je ne voyais plus l'avenir s'éclairer à mon réveil de la lumière du soleil. Les lois de la nature, les lois de ma nature n'étaient plus les lois qu'on m'avait inculqué dès mon enfance. Mon futur dépendait dans le présent du code noir écrit par Colbert cette année de 1685 et paraphé par Louis XIV. Ce code régissait tout ce qui concernait la manière de traiter l'esclave que j'étais devenu... J'appris que j'étais un nègre pour ces créatures sans couleur et je découvris par la même occasion les affres inhérentes à mon statut de négritude... Après des jours et des jours d'angoisse, il se passa enfin un nouvel évènement. On me fit monter dans ce grand monstre de bois pour me faire descendre ensuite dans ses cales sombres. Mon village étant au moins à deux lunes (environ deux mois) de marche de la côte et c'était la première fois que je voyais autant d'eau autour de moi. Cette immensité me remplissait d'angoisse, mais je n'avais pas le choix... En bas, la lumière du soleil ayant disparue mes yeux commencèrent à s'habituer peu à peu à l'obscurité ambiante. En attente de notre départ, nous étions enchaînés et entassés longitudinalement côte à côte, ballottés par le flux et le reflux de cette immensité maudite qui cognaient interminablement contre la coque. Cela nous rendait malade et donnaient la nausée à tout le monde. Après avoir dégluti nos angoisses et notre mal de mer, nous nagions dans nos vomissures qui étaient mélangées à nos excréments.
Nous attendions sans impatience de savoir jusqu'où notre infortune allait nous emporter. Avec l'odeur que nous dégagions, nous attirions les rats qui étaient omniprésent dans ce navire. Ils venaient se délecter de nos rejets et nous mordillaient le corps quand nous nous débattions dans cette puanteur pour essayer de les faire fuir... Puis après quelques heures d'une nouvelle attente, ce maudit monstre décida enfin de prendre le large... Je sentis que je m'éloignais inexorablement vers d'autres cieux que je n'avais pas demandé à connaître.
Je me souviens que je n'avais pas de haine en moi. J'éprouvais par contre une immense lassitude et il se dégageait de toutes les pores de ma peau une tristesse infinie. Je voguais vers l'inconnu, mais mes larmes bizarrement refusaient de couler le long de mon visage juvénile. Je savais que j'allais vivre puisqu'on ne m'avait pas tué et que la mort que j'avais tant souhaité au fil de ces derniers jours n'avait pas voulu de moi. Je sentais que plus tard, j'aurais des enfants puisque des jeunes femmes esclaves de mon âge étaient parmi nous. Mais ce ne serait plus avec Bintou comme nos parents l'avaient décidés depuis notre plus tendre enfance. Elle était partit rejoindre le monde des esprits sans moi et à cette pensée, je fis une incantation pour qu'elle y retrouve ceux qui l'avaient aimés ainsi que ceux qu'elle avait aimé pour qu'elle soit de nouveau heureuse. C'est alors que bercé par son souvenir et les roulis, de fines larmes décidèrent enfin de perler sur mon visage plongé dans l'obscurité. Après un temps qui me paru infini, nous arrivâmes dans une île ensoleillé entouré d'eau où il n'y avait encore plus de sans couleurs qui ne savaient qu'aboyer des ordres que nous comprenions à peine. Un pays aussi chaud que le mien, mais qui ne possédait pas les animaux qui m'étaient familier. Je me demandais comment allais-je faire pour devenir un homme là ou il n'y avait pas de lions. Je me rendis très vite compte qu'il me serait impossible de fuir cette terre que les blancs avaient appelés la Guadeloupe.
Dans mes rêves, j'interrogeais l'esprit de la lune. Dis-moi Babou, pourquoi la pluie n'a plus la saveur des larmes de bonheur d'en temps? Parce que maintenant, quelle que soit sa douceur ou sa violence quand elle tombe, ce n'est plus la même pluie qui faisait reverdir comme par miracle la nature de ton pays pour perpétuer la survie des tiens. Dis-moi Babou, pourquoi le vent ne transporte plus, pour me rendre heureux des parfums lointain que je pouvais reconnaître entre tous ?
Parce que ces parfums sont né libre et reste libre tout comme le vent. Tu n'as plus la sensibilité du ressentir pour les retrouver. Ton âme est restée dans le pays des hommes libre. On a brisé ton imaginaire et tu ne peux plus t'assoir sur les ailes du vent. Toi qui avait l'habitude de grimper jusqu'au sommet du majestueux baobab implanté près de ton village pour contempler et humer toutes les senteurs et les beautés qui s'offraient à tes yeux, tu en es descendu brutalement pour atterrir dans la cale d'un navire ou la crasse et les immondices sont pires que les flemmes de l'enfer. Après ces mots plus jamais le génie de la lune revint dans mes songes pour répondre aux questions que je lui posais.
Enfin débarqué, nous fûmes revendu à nouveau à d'autres hommes blancs qui nous détaillèrent et nous auscultèrent encore et encore. Pendant ces actes et ces transactions, mes yeux restèrent arides de toutes émotions. A un moment pourtant au cours d'une énième palpation, il se passa quelque chose d'étrange dans mon c½ur quand je m'y attendais le moins. De lui ce mit à couler tel un torrent, une rivière de larmes sèches. Je me rendis compte alors que pendant des siècles et des siècles ce serait l'héritage que je transmettrais aux fruits issus de mon épopée. Que longtemps émergerait consciemment ou non de leur c½ur, le syndrome de l'abandon et de la rupture. Le sentiment d'être déraciné et de n'avoir sa place nulle part car les valeurs, les liens, les repères que transmettent le cocon familiale, le récit des ancêtres auraient disparus. Toute cette chaîne de douceur ne laisserait plus que des parts d'amertume... Je me mis à espérer que dans le futur, moi qui avais arrêté de chanter, de danser et de jouer du Tam Tam, qu'au moins un de mes descendants le fasse de nouveau.
Si un jour, mes v½ux deviennent réalités, quelque soit le temps que cela prendra, danse petit homme, danse, chante comme le ferait un Derviche pour flatter les Devas bienveillants qui habite l'au-delà. N'ai pas peur petit homme car même si ma présence est diffuse, je suis plus près de toi que tu ne le pense et grâce à toi, je retrouverais peut-être le sourire en te voyant exaucé mes désirs, même si ce n'est que par procuration











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